Reproduction de la tapisserie « Les Trois Parques ». Musée des Plantes Médicinales et de la Pharmacie, ULB.
Cette illustration intitulée “Les Trois Parques” et ce qu’elle représente ne vous dit probablement rien, alors que quiconque se rappellera du long-métrage d’animation de Disney “Hercules” se souviendra de ces trois vieilles “sorcières” vêtues de noir et se partageant un œil.
Présentées comme les Moires, vivant dans le monde des Enfers en compagnie d’Hadès, elles sont les divinités du destin des Hommes et des Dieux, capables de prédire l’avenir et de décider du sort de tout un chacun. Elles tiennent un mystérieux fil, symbolisant le cours de la vie des individus.
Ce dessin animé, cher au cœur de toute une génération, a cependant collé une étiquette riche en amalgames sur ces divinités, qu’il convient de corriger.

Les trois Parques, Hercules, Disney.
Mais qui sont donc ces fameuses Moires ?
Dans de nombreuses sources on peut lire “Atropos, l’une des trois Parques”1. Rétablissons cette petite confusion…
Les Moires sont les divinités du destin de la mythologie grecque. Leur origine varie selon les époques et les régions, tantôt une seule divinité (Moira), tantôt trois sœurs2 : Atropos l’aînée, Lachésis la cadette et Clotho la benjamine. Les Parques, homologues des Moires grecques, appartiennent quant à elles à la mythologie romaine : Morta, Decima et Nona3.
Elles présentent également des homologues dans la mythologie nordique (Nornes)4 et lithuanienne (Deivés Valdytojos).

A gauche : Les trois moires, bas-relief, Johann Gottfried Schadow (1790),Google Art&Cultrure.
A droite : La triade des Nornes au puits d’Urd, Karl Ehrehberg (1901).
Les Moires sont trois déesses, ou puissances divines, bien présentes dans la mythologie grecque et pourtant en retrait dans les récits. Elles président au déroulement de la vie de chacun, et aux destins variés constituants la trame de la vie. Le fil symbolisant la vie des individus, elles sont montrées comme un trio de femmes tisserandes5,6.

Tout d’abord, Clotho, dont le nom signifie en grec ancien “filer”, “nouer”. Elle est considérée comme la plus jeune des trois Moires. Son homologue dans la mythologie romaine est Nona.
Appelée “la Fileuse”, elle choisit le moment de la naissance de l’individu et tisse le fil de sa vie à l’aide d’une quenouille. Avec ses sœurs et le dieu Hermès, on lui attribue la création de l’alphabet7.
Ci-contre : Clotho, partie de Die drei Parzen, A. Rothaug.

Alpha et oméga, première et dernière lettre de l’alphabet grec. Partie de Die drei Parzen, A. Rothaug.

Ensuite, Lachésis, dont le nom signifie “sort”, “destinée” est considérée comme la cadette des trois Moires. Son homologue romaine est Decima. Appelée “la Fatidique”, elle déroule de fil de la vie tissé par Clotho et répartit, décide des évènements et du temps de vie à accorder à chaque être vivant, en le mesurant. Elle est souvent représentée mesurant un fil et l’enroulant sur un fuseau.
Ci-contre : Lachesis, partie de Die drei Parzen, A. Rothaug.

Finalement, Atropos, considérée comme l’ainées des trois Moires. Elle est associée à Morta, son homologue romaine. Atropos signifie en grec “qui ne tourne plus”, “immuable”, “indétournable”. Appelée aussi “l’Inflexible”, elle choisit la forme et le moment de la mort de l’individu à qui appartient le fil, qu’elle coupera le moment venu. Elle est souvent représentée comme une vieille femme avec une paire de ciseaux8.
Ci-contre : Atropos, partie de Die drei Parzen, A. Rothaug (vers 1910).
Le terme « moire » est issu du mot grec « moira », « la part » qui revient à chacun à la naissance. Les moires ont une fonction de répartition, de partage et de régulation afin de maintenir l’équilibre universel (le mot moira faisant aussi référence à « l’ordre, la mesure ou la convenance »), autant chez les hommes que chez les dieux.
L’origine des Moires est floue, de même que leur rôle, qui varie selon les régions et les époques. Selon les récits, dans lesquels elles apparaissent çà et là, elles sont tantôt filles de Gaïa (la Terre) et Ouranos (le Ciel), tantôt filles de Nyx (la Nuit) ou filles de Zeus et de Thémis. Cette place variable dans le panthéon, un peu en marge aussi, montre l’aspect nécessaire et inévitable de leur pouvoir. Les Dieux eux-mêmes n’ont d’ailleurs pas de pouvoir sur leurs décisions.
Tantôt associées à la mort et au cruel destin des Hommes, les Moires sont aussi associées à la naissance et aux différents évènements de la vie tels que le mariage et l’accouchement. Les moires accordent donc aux hommes autant de belles choses que de mauvaises. Finalement, aussi anciennes que la Terre, le Ciel et la Nuit, ce sont plus que des divinités du Destin de chaque individu. On peut les voir comme des forces élémentaires, qui régulent et assurent un équilibre au sein de la communauté humaine : elles sont les gardiennes du cycle des générations, de la naissance et de la mort9.

Représentation complète de Die drei Parzen, Alexander Rothaug (vers 1910).
Et le Musée des Plantes Médicinales et de la Pharmacie dans tout ça ?


De gauche à droite, de haut en bas : les Trois Parques, J-H von Dannecker (1794), Musée du Louvres ; The Three Fates, P. Thumann (19es.) ; The Three fates, G. Romano et G. Ghisi (1559) ; Die Nornen, A. Agache (1885) ; The three fates , Kaos, Netflix (2024).
Au Musée des Plantes Médicinales et de la Pharmacie de l’ULB est présente une reproduction du “Triomphe de la mort”, aussi appelée “Les Trois Parques”. Il s’agit d’une tapisserie flamande actuellement présente au Victoria and Albert Museum de Londres.
Cette tapisserie représente les trois Moires, respectivement de droite à gauche : Clotho, Lachésis et Atropos, chacune filant, mesurant et coupant le fil sur le corps déchu de la Chasteté. Il s’agit d’une partie d’une tapisserie plus grande inspirée du poème de Pétrarque (poète italien, XIVe s.) : “Les Triomphes”.
Réalisée en laine et en soie, elle date du début du XVIe s. (1510-1520) et le lieu de fabrication serait probablement Bruxelles !10

Les Trois Parques ou Triomphe de la Mort (16e s.), auteur inconnu, Victoria and Albert Museum, Londres.
Mais pourquoi ce tableau est présent au Musée des Plantes Médicinales et de la Pharmacie ?
Les Moires sont universelles et ont inspiré de nombreux artistes (peintres, sculpteurs, tisserands, poètes) ainsi que des scientifiques. Ces derniers se sont inspirés des pouvoirs de ces divinités pour nommer des plantes, des animaux et même une protéine !
Le nom de Clotho, a été donné à une protéine impliquée dans le processus de vieillissement. Le gène codant pour cette protéine chez l’humain est situé sur le chromosome 13. Il a été montré via deux études sur des souris11,12 qu’un défaut d’expression du gène était associé à des symptômes du vieillissement ainsi qu’à l’apparition de pathologies, alors qu’à l’inverse, une surexpression du gène était associée à une prolongation de la durée de vie. Actuellement, l’utilisation de cette protéine comme agent thérapeutique est à l’étude13.
Le nom de Lachésis a été repris en zoologie pour nommer Lachesis un genre de serpents de la famille des Viperidae, partageant le nom commun de « Crotale », présents en Amérique Centrale et du Sud14,15. Ces serpents venimeux sont si dangereux qu’ils tiennent notre destin en main, à l’instar de Lachésis. Plus précisément, le venin de Lachesis muta L., ou “Crotale muet”, est nécrotique et hémorragique16. Cependant, il est utilisé en homéopathie17 – Le venin y est utilisé dans de telles dilutions qu’il n’est plus toxique.

A gauche : Lachesis muta L. ou « Crotale muet) ou « Maitre de la Brousse ».
A droite : Granules homéopathiques de Lachesis mutus, Boiron® (Viata.be).

De gauche à droite :
Atropa belladona L.
(fleur) ; Atropa
belladona L. (fruit) .
Et enfin, Atropos, la plus connue, dont le nom a été repris dans le domaine de la botanique, notamment, pour nommer la belladone, une plante toxique de la famille des Solanaceae (famille de la tomate, aubergine, pomme-de-terre, etc.)18. Atropa belladona L. de son joli nom, peut donner la mort, comme Atropos. Manger ses fruits est donc défendu ! Il vaut mieux pouvoir la reconnaitre …
Cependant, le célèbre adage dit que “Seule la dose fait le poison”. En effet, les alcaloïdes présents dans la belladone sont utilisés, encore de nos jours, pour produire de nombreux médicaments, dont certains que vous connaissez sans doute, comme le Buscopan ®, les gouttes de collyre d’atropine que l’ophtalmologue instille dans vos yeux afin de dilater la pupille, avant de vous examiner, ou encore les aérosols utilisés dans les cas d’asthme, tel l’Atrovent ®.
La belladone est également utilisée en homéopathie19. Ce processus de fabrication, à savoir une grande dilution de la plante dans l’eau, permet de l’utiliser pour de nombreuses indications sans risque de toxicité.

De gauche à droite : Buscopan® en comprimés (ColisPharma.be) ; Atrovent® en aérosol doseur Accessdoctor.co.uk) ; Atropine 1%® en collyre (Pharmastassen.be) ; granules homéopathiques de Belladonna 30k Boiron® (Farmaline.be)
Mais finalement, quel est le lien entre les sorcières et les Moires ?
Nous conclurons cet article en vous disant que les Moires ne sont pas des sorcières.
La représentation du dessin animé “Hercules” nous met en erreur en confondant deux mythologies, certes fort proches, et en confondant deux groupes de divinités : les Moires et les Grées (qui elles, se partagent bien un œil !)20. Mais aussi, en leur donnant une image qui colle (encore !) à la peau des sorcières : l’aspect de vieilles femmes, avec un nez crochu et vêtues de noir.
Cependant, la belladone est bien connue, comme d’autres plantes de même famille (telles que le datura, la mandragore ou la jusquiame), pour être une plante utilisée par les sorcières !21,22
Affaire à suivre …

Perseus and the Graiae, E. Burnes-Jones (1892)

Représentation classique de la sorcière et son balais, auteur inconnu
Notes:
1Cette confusion est notamment présente selon les différentes traductions de l’Illiade et l’Odyssée d’Homère, dans Mythologie Grecque et Romaine de Pierre Commelin (1960), P.Palpant (2003) et dans l’Abrégé du dictionnaire grec français de A. Bailly, 2001.
2Après consultation de l’Illiade et l’Odyssée d’Homère (trad. Lecomte de Lisle – 1866, 1893), la Théogonie d’Hésiode (trad. Hugh G. EvelynWhite, 1914), on constate que le terme singulier et pluriel de « Moire » est utilisé. Selon Encyclopaedia Universalis [en ligne, 2024] : Moires, la forme plurielle de la Moire est post homérique.
3Larousse [en ligne, 2024] : Encyclopédie, Les Parques (en latin Parcae).
4Karen Bek-Pedersen, Norns in Old Norse Mythology, 2011.
5Pierre Commelin, Mythologie Grecque et Romaine, 1960. Edition numérique réalisée par Pierre Palpant, 2003.
6James Baldwin, Old Greek Stories, The Story of Atalanta, II. The brand on the hearth, 1895.
8A. Bailly, Abrégé du dictionnaire grec français, 2001.
10Victoria and Albert Museum [en ligne, 2024], Collections, The Three Fates.
12Hiroshi Kurosu, Masaya Yamamoto, Jeremy D. Clark et Johanne V. Pastor et al., Suppression of Aging in Mice by the Hormone Klotho, Science, 2005.
13R. Mencke, H. Olson, Klotho – open questions, controversies, and future perspectives, Fibrobalst Growth Factor, 2021.
14Animal Diversity Web: Lachesis, University of Michigan, Museum of Zoology, 2024
15The Reptile Database: Lachesis muta (LINNAEUS, 1776), Zoological Museum Hamburg, 2020.
16C. A. Cañas et al., The colombian bushmasters Lachesis acrochorda (Garcia, 1896) and Lachesis muta (Linnaeus, 1776): Snake species, venoms, envenomation, and its managements, Toxicon, 2023.
17ANSM : Lachesis mutus PPH/Lachésis muet PPH (2012), 2020.
18F. Couplan, Les plantes et leurs noms, Histoires insolites, 2012.
20Apollodore, La Bibliothèque, traduite, annotée et commentée, Livre II, 4, 1-2, (p. 58-59) monographie, 1991, Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, Institut Félix Gaffiot, Université de Franche-Comté.
21P. Frey, Thèse pour le Diplôme d’Etat de docteur en Pharmacie, Plantes de Sorcières : Histoire d’hier et d’aujourd’hui, Faculté de Pharmacie, Université de Lille, Lille, 2021.